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Laure Leibler: carnet de terrain à Medellín (Colombie)

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Laure Leibler:
Carnet de voyage : récit d’une étude de terrain dans la Comuna Nororientale de Medellin


Présentation du projet

Dans le cadre du master que j’effectue sous la direction du Professeur Alain Musset, sur transports et justice spatiale dans le cas de Medellin, Colombie, l’étude de terrain apparaît comme un moment clé de l’étude et du travail du chercheur en sciences sociales. Si la première année nous a permis de définir tant le cadre théorique que les pistes d’enquête, sur le terrain, beaucoup d’éléments s’imposent à nous et nous oblige non seulement à nous questionner en tant que chercheur mais aussi en tant que personne morale et à réviser des positions parfois prises de trop loin. Celle ci devait durer deux mois, elle va en durer quatre, tant l’expérience nous plaît. Dès le début du séjour, début juillet, une partie du sujet nous semble plus pertinente dans le cadre du thème et des problématiques . Se focaliser sur cet exemple et y consacrer tout son temps nous semblent pertinents étant donné les nombreuses ramifications et problématiques qui émergent d’une infrastructure comme celle que nous étudions : le métrocable.
Comme le montre les photos, le métrocable est un téléphériques qui dessert les quartiers populaires de l’arrondissement 1 appelé “comuna popular” ou “comuna nororiental”.

Le déroulement de l’étude

Depuis la France, j’avais déjà réactivés des contacts personnels que j’avais à Medellin, et notamment à l’université d’Antioquia. La chance est un facteur clé dans l’étude de terrain tout comme la parole facile et un espagnol à toute épreuve. De fait, je me suis présentée dès les premiers jours à un professeur de Sciences Politiques de l’Université d’Antioquia, Arleison Arcos, qui est également directeur d’une école, d’un collège et d’un lycée dans un quartier de l’arrondissement dans lequel doit s’effectuer notre étude de terrain. Dès la première semaine j’ai donc pu entrer dans des quartiers où on ne peut entrer sans montrer patte blanche. (cf les défis du terrain) Il m’est d’une aide précieuse puisqu’il a à la fois le point de vue de l’acteur social dans ces quartiers et du chercheur politologue.
Dès les premiers jours également, en parlant à de nombreuses personnes de mon projet, plusieurs rendez-vous m’ont été facilités dans les diverses entités administrative. En moins de trois semaines j’avais déjà pu faire l’entretien grâce à la gentillesse de Colombiens que je connaissais à peine, avec les responsables du métro, avec les responsables de l’Aire métropolitaine, avec la mairie et tous les acteurs importants du projet.

Les facilités du terrain


Si à l’origine l’étude devait avoir une partie sur la mobilité en général avec des enquêtes usagers, faute de temps et surtout au vue de la charge de travail que représente l’étude de terrain sur le métrocable, cette partie a été laissée de côté. Car le sujet de l’impact socio-spatiale du métrocable intéresse. Tant dans les quartiers concernés que pour les acteurs qui se voient ainsi l’objet d’une attention académique qu’il mérite. Travailler sur un sujet positif de la Colombie et de Medellin en particulier, sur un symbole de gestion de mobilité et un projet social a permis d’ouvrir plus d’une porte quand bien même certains sujets plus complexes, adjacents et, je dirai, inhérents surgissent au détour d’une conversation sur le métrocable.

L’avantage du sujet et l’avantage de la présentation. La carte “je suis française” est clairement un atout dans un pays où la collaboration internationale dans les sciences humaines est assez réduite. La fluidité de l’espagnol et l’absence d’accent me permettent de me glisser sans bruit mais pour accélérer des rendez-vous ou faciliter des contacts , la carte est à utiliser, avec modération bien sûr. La Colombie est un pays très accueillant et chaleureux et toutes les personnes rencontrées m’ont apporté quelque chose pour mon enquête soit par un témoignage, soit par un contact, soit par sa manière de penser. Car l’étude de terrain c’est avant tout ça : des rencontres, une capacité d’écoute et d’interaction.

L’avantage du contact universitaire. Je ne sais pas si en un mois et demi j’aurai pu mener de front tant de choses, de la vie quotidienne comme la recherche du logement, aux amitiés, car finalement, je vis à Medellin et la solitude était une possibilité assez effrayante, des perspectives académiques, de tout ce qui peut se présenter dans la vie des uns et des autres, sans mes amis de l’Université. Etre intégrée pleinement à l’Université, assister à certains séminaires, connaître les étudiants, recevoir l’appui des professeurs est une aide incommensurable. Encore une fois, je doute que l’on puisse séparer étude de terrain de la vie personnelle et l’Université m’a apporté sur les deux plans, évitant une solitude et ouvrant des perspectives tant académiques que personnelles. De plus, cette carte d’étudiant temporaire permet de promouvoir le sujet et la discipline, les rencontres et les débats.

Les défis du terrain

Néanmoins, un défi se pose quand on travaille à Medellin. Il ne s’agit pas de stigmatiser la ville ni même les quartiers concernés. C’est une réalité. Ici, le contrôle territorial est tradition. L’argent des terminaux de bus, des quartiers de la drogue et des maisons closes génèrent beaucoup d’argent. L’image de la violence de Medellin n’est pas à refaire puisqu’il est très courant d’associer encore Medellin au cartel éponyme. La réalité est néanmoins plus complexe. Suite aux interventions de la Police et du Maire avec l’arrestation des principaux chefs en avril et en mai, l’équilibre des forces dans l’ensemble de l’agglomération est tombé et le taux d’homicide a augmenté de façon importante. Mais non visible. Cette violence c’est la Medellin de la nuit, la Medellin des “comunas”, comme nous dirions des “quartiers”. Elle commence à peine aujourd’hui à être médiatisée. J’habite à guayabal, quartier du sud de la ville à la frontière avec Itagui, et la nuit on a pu entendre des échanges de coups de feu. Croyez moi, la première fois ça surprend.

Dès lors, prudence est mère de sûreté et c’est ma politique absolue en matière d’étude de terrain. Si la contagion se fait proche et que les gangs de ma “comuna” sont en train de se réarmer, je dois le prendre en compte. Je sais qui ils sont, ils savent qui je suis mais de loin. De plus, je ne travaille pas seulement dans un quartier mais dans trois quartiers, dont un sans contrôle fixe. Le quartier Popular où se trouve le collège est tranquille, même si on peut, si on est attentif comme je me dois de l’être, commencer à sentir les signes d’une tension frémissante et d’un quartier avec les nerfs à fleur de peau. Il y a deux semaines, il y a eu une fermeture préventive du quartier par le groupe armé qui domine cette partie de l’arrondissement. Mais dans Granizal, qui pourtant se trouve à la même hauteur et est desservi par la même station de métrocable, il en est autrement. Les muchachos qui vous siffle amicalement ont le pistolet à la main et il ne fait pas bon traîner là-bas après quatre heures de l’après-midi. Un rythme d’étude de terrain : on travaille avant tout le matin.

Cette étude de terrain m’a appris une chose : marcher sur des oeufs et ne faire confiance à personne si ce n’est à ses collègues. Pas d’idées, pas d’expressions, pas de questionnaire à ciel ouvert. Ici on est étranger, non pas du pays mais du quartier, et mieux vaut prendre confiance avant de poser des questions. Si le métro ne permet pas que je fasse mes questionnaire à l’intérieur, l’extérieur présente certains inconvénients pour les faire alors j’ai du recourir à une autre manière de faire et de penser le terrain.

Une méthodologie adaptée : l’intégration : des entretiens qualitatifs avant tout

J’ai de l’expérience dans le travail associatif et j’ai eu la chance de trouver deux associations, la Corporacion san Luis et la Fondation la Visitacion, très sérieuses. Je fais dans leur ludothèque un atelier théâtre tous les samedis. Une manière de connaître différents quartiers et différents points de vue de ces personnes qui travaillent dans la zone. De plus, je vais utiliser leur base de données avec la constitution des familles et les caractéristiques du logement, que la fondation demande à chaque nouvel inscrit.

Par ailleurs, tous les matins, je vais au collège où travaille Arleison. J’assiste aux cours d’histoire-géographie-philosophie. Bref, je m’intègre à la vie du collège et je dois dire que je deviens une personnalité connue. Cela me permet une approche réelle et de l’intérieur du quartier et de la vie là-bas. En discutant avec les jeunes, du métrocable mais pas seulement, on apprend beaucoup de choses tant du point de vue de la situation familiale que de la vie dans le quartier que des représentations. Cela permet aussi de mesurer les frontières mentales. Les deux quartiers appartiennent à la même entité administrative et se jouxtent mais s’ignorent et ne se connaissent pas.

Ce travail d’intégration me permet de connaître de l’intérieur de ce dont je parle, de ne pas avoir une vue superficielle. Aucune de mes questions est innocente. Je ne suis allée que chez une élève en qui j’avais toute confiance. Certains jeunes vont me montrer les parties du quartiers que je ne connais pas encore. Le fait d’appartenir ou plutôt d’être associée à des structures sociales reconnues me permettent de me sentir un peu plus tranquille dans ces quartiers. Je ne suis plus la nouveauté et je connais les rues et les chemins, les frontières etc.

La position du chercheur : “empathie et distance”

Si parfois ce que l’on entend est difficile et la pesanteur du problème social en lien aussi avec la mobilité, si je refuse de devenir grise moralement en tant que personne face aux horreurs, à la manipulation, au double jeu de certains acteurs, je reste toujours dans l’analyse. Je ne juge pas, je ne m’écoeure pas, mais il faut bien avouer, je ne comprend pas. Mais le fait est : on en est là, on est là, on vit là. On apprécie les uns les autres mais on n’oublie pas qu’il faut rester vigilante et distante. L’équilibre je l’ai trouvé mais il est précaire et à chaque difficulté à renouveler.

Pour plus d'informations (et pour les photographies) : http://terrainmedellin.blogspot.com

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