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Ambre Dewaele: journal de terrain à Tijuana

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Terrain de recherche à Tijuana

Ambre Dewaele
Master 2, mention Territoires, Espaces, Sociétés

Les territorialités et les pratiques des migrants en situation d’attente dans la ville de Tijuana
le cas des refuges comme lieux d’étape

Ce terrain de recherche a eu lieu du 21 juin au 6 septembre 2011 à Tijuana, ville frontalière du Nord-Est du Mexique. Ce rapport alterne entre notes prises au cours du terrain et indications postérieures. Certains passages sont plus développés que d’autres. L’analyse et l’interprétation ne sont pas encore présents dans ce qui suit.

Mon arrivée à Tijuana depuis l’aéroport de San Diego


Après 15 heures de vol, et avec un décalage horaire de 9 heures, j'atterris à San Diego : il est 18h15. Mon passage à la douane frontalière américaine s'éternise. L'agent de police trouve suspect qu'une française se rende seule à Tijuana, pour une durée de trois mois, et traverse la frontière dans la foulée, de nuit. Il me pose une série de questions, variées: il me demande par exemple de lui confirmer l'année et le lieu de ma naissance, de lui indiquer l'endroit où j'ai appris l'espagnol, de préciser quelles études je fais, et dans quelle ville. Il tente de m'intimider en faisant mine de ne pas me reconnaître sur la photo de mon passeport! Au bout d'un bon quart d'heure, il me laisse finalement passer, en me donnant tout un tas de recommandations. Dehors, un grain semble venir de l'océan, l'horizon est opaque. La baie de San Diego, et son arsenal sont recouverts d'une brume épaisse.
Je prends le bus vers Broadway Street, puis le Trolley en direction de San Ysidro. Durant toute la deuxième partie du trajet, toutes les conversations autour de moi se font en espagnol. Ce sont sans doute des "commuters", des mexicains qui traversent la frontière quotidiennement pour venir travailler aux Etats-Unis. Il est 20h30 quand j'arrive au niveau du pont qui permet de passer au-dessus d'une voie rapide, la nuit est désormais tombée. La police frontalière mexicaine, présente au niveau des tourniquets métalliques qui symbolisent la porte d'entrée du Mexique, ne procède à aucun contrôle d'identité. Je poursuis mon chemin, à la recherche d'un taxi. Je ne tarde pas à en trouver un : les taxistas sont à l'affût des touristes. J'embarque dans l'un des véhicules en direction de Playas de Tijuana. Les routes grimpantes sont semées de nids de poule. Et le nom des rues n’est pas toujours indiqué, nous tournons un peu avant de trouver l’immeuble où je vais loger. Jesus, le propriétaire de mon appartement qui m’attendait, me fait visiter les lieux. Je me sens un peu seule dans ce grand appartement... Julie, ma colocataire française, n'arrivera que le 5 juillet.

Trois semaines passées au Colegio de la Frontera Norte

Le lendemain matin, Jesus me conduit en voiture au Colegio de la Frontera Norte, l'institut de recherche qui me reçoit pour mon terrain. L'endroit est bien gardé, tous les bâtiments sont surveillés. Le midi, je rencontre un chercheur de San Francisco, Nathan Jones, qui travaille sur l’un des cartels les plus puissants à Tijuana, nommé « Felix ». Il me présente ensuite à trois amies chercheuses, dont l'une, Marie Carmen Macías, se trouve être une géographe française dont j'avais entendu parlée. J’apprends par la suite que l’une d’entre elles était Marie-Laure Coubès, la coordinatrice de l’EMIF Nord. L'après-midi, je discute avec la troisième d’entre elles, Maria Dolores Paris Pombo, spécialiste des migrations entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle me donne alors plusieurs contacts: avec la Casa del Migrante de Tijuana, la Casa YMCA pour les migrants mineurs, et l'Instituto Madre Assunta, pour les femmes migrantes. Elle me parle également des centres de détention en Californie, et pense qu'il serait vraiment intéressant dans le cadre de mes recherches que je parvienne à mener une étude sur ce sujet. Je rencontre par hasard Peter Müller, l’un de ses étudiants qui travaille sur la défense des droits des migrants, et qui pourra m'aider à m'insérer dans certains centres d'hébergement pour migrants.
Les trois premières semaines que j’ai passées à Tijuana ont constitué un temps de familiarisation avec cette ville et l’institut de recherche qui m’accueillait. Je me suis rendue tous les jours au Colegio de la frontera Norte afin d’étudier dans la bibliothèque Bustamante, et d’assister à certains séminaires et rencontrer des étudiants travaillant sur des thèmes proches du mien. J’ai pu lire des ouvrages que je ne trouvais pas en France, notamment, Economía política de la nostalgia de Shinji Hirai, mais aussi des ouvrages rassemblant des récits et témoignages de la migration (narrativas de vida, Experiencias migratorias récoltées lors de concours organisés par le CONAPO et le gouvernement mexicain en 2008 et 2010). Je me suis également penchée sur les travaux de Jorge Bustamante, fondateur du Colef, et en particulier sur Cruzar la línea , où le sociologue met en pratique l’observation participante en se mettant dans la peau d’un migrant clandestin et en traversant illégalement la frontière. J’ai également découvert l’un des derniers travaux de l’anthropologue Federico Besserer (2004) portant sur la topographie de la communauté transnationale des Mexicains. En outre, j’ai pu consulter des périodiques portant sur la frontière Nord, et me suis penchée par exemple sur la lecture d’un article de Claudia Carolina Zamorano Villarreal, « Ser inmigrante en Ciudad Juarez. Itinerarios residenciales en tiempos de maquila » . J’ai également pu participer à quatre séminaires au sein du Colef. Je me suis en effet rendue à une journée d’étude le 30 juin portant sur « La marque des drogues : caractéristiques des usagers, stigmates sociaux et violence ». J’ai également assisté à un séminaire sur « les écueils de la méthodologie ethnographique » donné par un chercheur du Texas, Christian Zbininski. Puis, je me suis rendue à une journée d’étude consacrée au lien entre « migrations du travail, crise internationale et vulnérabilité sociale : perspectives comparées », au cours de laquelle intervenait Jorge Bustamante. Sa présentation était intitulée « La responsabilidad patrimonial de Estado y los Derechos Humanos de los migrantes ». Ce sociologue prône en effet l’application de réformes bilatérales en ce qui concerne la régulation des migrations, et présente une vision pessimiste de la situation qui selon lui va « de mal en peor » (titre d’un article paru le 6 juin 2011 ), à cause en grande partie d’une recrudescence de la violence qui s’incarne dans les agents de l’ICE. Il parle de « responsabilité patrimoniale de l’Etat » dans le sens où celui-ci a le monopole du recours à la force pour faire respecter la loi, la force passant par la police. Enfin, j’ai pu assister à la présentation des nouvelles données récoltées par l’EMIF Nord Cette enquête s’effectue depuis 1998 à Tijuana, Mexicali et Nogales et depuis 2001, à Altar, et actuellement dans 15 localités. Elle met par exemple en évidence le fait que les migrants font de plus en plus appel aux services d’un coyote (81% des migrants s’en passaient en 2000, contre seulement 47% en 2010).

L’un des obstacles majeurs auquel je me suis heurtée : les changements du contexte migratoire en Californie US et en Basse-Californie mexicaine

Alors que les flux migratoires vers les Etats-Unis ont augmenté de manière constante ces cinquante dernières années, la législation en matière de contrôle de l’immigration aux Etats-Unis ne cesse de se renforcer, notamment depuis 1986 (entrée en vigueur de l’Immigration Reform and Control Act, IRCA). La « línea », ou ligne frontalière, devient de plus en plus difficile et périlleuse à franchir, en particulier au niveau de Tijuana depuis 1994 et l’application de la loi Guardian en Californie. Cet élément de législation a ainsi conduit les routes migratoires à se déplacer plus à l’Est, vers les zones montagneuses (appelées « Cerro ») aux alentours de Tijuana, Tecate, Mexicali ou Altar dans le désert du Sonora.
Jusque dans les années 1990-2000, Tijuana constituait selon Olivia Ruiz (1998) « un carrefour, un lieu de résidence temporaire pour ceux qui attendent des opportunités d’emploi du côté des EU » (p.198). J. Pavageau (1995) explique par exemple le passage des Michoanèques à Tijuana au cours de leur parcours migratoire par le fait que cette ville constitue une « une zone de transit, une véritable salle d’attente pour la migration clandestine », mais aussi par « la présence de maquiladoras qui emploient principalement une population active féminine » (p.46). Cependant, la loi Guardian passée en 1994 en Californie renforce le dispositif de sécurité et de protection de la frontière entre Etats-Unis et Mexique. De moins en moins de migrants tentent alors la traversée par cette région frontalière, les routes migratoires se sont déplacées plus à l’Est du pays, vers le Sonoro et les alentours d’El Sasabe par exemple, ou Agua Prieta. Tijuana voit passer désormais plus de « deportados » que de migrants en transit. Le Père K., directeur de la Casa del Migrante de Tijuana, expose les raisons et les caractéristiques du « changement dans le profil des migrants reçus » au sein de son refuge dans un article récent de la revue Migrantes (2010). Selon lui, l’inflexion a lieu en 2005-2006. En effet, alors qu’en 2005 les « deportados » sont encore minoritaires dans son refuge (43%), ils représentent 9/10 du total des migrants en 2009 (soit 10 500 personnes).
Le Père K. et U. G., les directeurs de la Casa del Migrante et de la Casa YMCA (nous reviendrons sur ces refuges plus loin) m’ont conseillé d’adapter mes protocoles d’enquête à ce nouveau phénomène migratoire.
Je me suis heurtée également à une autre difficulté : l’impossibilité de localiser les migrants installés dans la ville de Tijuana par quartiers et de les rencontrer. Ces migrants seraient comme « invisibles », car trop épars, ou résidents dans des quartiers trop dangereux de la ville.

Cette période d’adaptation m’a permis aussi d’entrer en contact avec diverses personnes susceptibles de m’aider dans mes recherches de terrain. J’ai ainsi pu discuter avec María Dolores París, Luís Escala, Rafael Alarcón et Marie-Laure Coubès, responsable de l’enquête EMIF sur les migrations à la frontière nord du Mexique. Ma tutrice Olga Odgers m’a beaucoup soutenue et appuyée dans mes démarches. Elle m’a en outre donné de nombreux conseils pour organiser mon terrain et centrer mon objet de recherche. Nous en sommes venues à délimiter mon sujet et à le restreindre à l’attente des migrants dans les territoires particuliers que constituent les refuges. J’ai par ailleurs eu l’opportunité de discuter avec des étudiants en master et en doctorat au Colef, dont les sujets de recherche sont en lien avec les migrations. J’ai également rencontré une étudiante américaine en master à l’université de San Diego qui étudiait les violations des droits des migrants. Durant ces premières semaines, j’ai également pris contact avec les principaux refuges de Tijuana (la Casa YMCA, la Casa del Migrante et l’Instituto Madre Assunta) mais me suis heurtée à la lenteur ou à l’absence de réponses tout d’abord. J’ai tout de même pu rencontrer deux directeurs de refuge (U. G. de la Casa YMCA et le Padre K. de la Casa del Migrante). Enfin, j’ai eu la chance de rencontrer une photographe espagnole ainsi qu’une journaliste italienne au cours de mon séjour. Cependant, je n’ai pas pu discuter comme il était prévu avec le Jeune réalisateur mexicain Juan Manuel Sepúlveda, auteur du film documentaire La frontière infinie portant sur la traversée du Mexique par des migrants centraméricains voulant se rendre aux Etats-Unis. En effet, Juan Manuel Sepúlveda a dû annuler notre rendez-vous du fait d’un changement dans les dates de son voyage au Guatemala destiné à présenter son nouveau film.




Localisation des trois principaux refuges à Tijuana

Ma rencontre avec le directeur de la Casa YMC
A

La Casa YMCA de Tijuana: (pour plus de détails, voir les rapports complets) refuge pour migrants mineurs, soit âgés de moins de 18 ans. Capacité d’accueil de 20 migrants, filles et garçons. Durée maximum de séjour : une semaine. 78% d’entre eux ont entre 16 et 17 ans. Ils appartiennent principalement à une classe moyenne basse voire populaire, d’origine rurale ou de zones urbaines marginales. En 2010, 863 mineurs ont été hébergés par la Casa YMCA de Tijuana contre 2890 en 2005 ; durée moyenne du séjour : 4 jours. Nombre moyen de jeunes hébergés par jour : 7. Il est important de noter qu’en 2011, cette moyenne baisse significativement. Ce sont moins souvent des migrants ayant déjà vécu aux Etats-Unis que des migrants de passage venant de se faire arrêter au cours de leur première tentative de passage (567 migrants sur 863). Le rapport décrit tous les types de risques auxquels sont soumis les migrants au cours de la route migratoire, durant le voyage, dans les villes frontalières, durant la traversée de la frontière, durant la période de détention. Les risques lorsqu’ils se rendent au consulat, à l’INM (Institut National de Migration), ou au DIF (Développement Intégral de la Famille).

Après un week-end de visites improvisées dans la ville de Tijuana et près du mur au niveau de la frontière, j’ai rendez-vous à 15h le mardi 2 juillet avec U. G., le directeur de la Casa YMCA pour migrants mineurs, située à l'opposé de Playas de Tijuana, dans la Zone Est. Je prends un premier taxi collectif jusqu’à la Zone Centre, cœur touristique de la ville. Il me faut trouver maintenant un autre taxi pour me rendre au centre commercial de la Plaza Río. J’avais repéré ce week-end l’endroit par lequel transitent ces véhiculent. Je me dirige donc sans hésitation dans les rues colorées et animées du quartier. Je me familiarise, seule, mais assez rapidement, avec les modes de déplacement locaux. Je fais une halte dans un Calimax où j’achète de quoi me désaltérer. Le soleil, que le brouillard n’a découvert que vers midi, tape maintenant avec vigueur. Heureusement, l’air du large temporise la chaleur. Après 20 minutes de marche le long des voies rapides, je trouve le refuge. Il fait face à un imposant hôtel dont le bâti tente de se conformer à l’architecture andalouse. J’ai plus d’une demi-heure d’avance sur l’heure fixée. J’entre quand même dans le refuge pour mineurs.
Un homme posté devant son ordinateur me souhaite la bienvenue, et m’invite à patienter dans la salle principale. Celle-ci semble faire office à la fois de cuisine, de salle à manger et de salle de divertissement. On y trouve en effet une télé ainsi qu’une table où sont disposés livres et jeux de société. Je prends note des détails observables, et remarque tout d’abord la curieuse absence d’adolescents. Seul un homme qui semble faire partie de l’équipe de la Casa YMCA s’affaire dans le coin cuisine, à nettoyer la table et faire la vaisselle. Je me plonge alors dans la lecture d’un journal local acheté en chemin : La Frontera, diario independiente de Tijuana. Un article sur l’abus d’autorité de la police dans les centres de détention pour migrants attire particulièrement mon attention.
L’entrevue avec U. G. se fait dans cette même salle. Il me demande tout d’abord de détailler mon sujet d’étude et de lui expliquer comment je compte mener mes recherches durant les trois prochains mois. Mon espagnol s’améliore quelque peu. Je ne perds pas une miette de l’explication qu’il me donne sur le fonctionnement du centre d'hébergement. Et j'ai l'impression que mon phrasé espagnol se fait plus fluide. Mon interlocuteur m’apprend que l’arrivée de migrants mineurs à la Casa YMCA est devenue de plus en plus rare ces derniers temps. Hier, les trois seuls adolescents qui étaient de passage ici sont retournés dans leur ville d’origine. Les propos d’U. G. vont dans le même sens que ceux de María Dolores París et d’Olga Odgers. Tijuana n’est plus une ville d’attente pour les migrants à destination des Etats-Unis. Le passage à ce niveau de la frontière est devenu quasiment impossible.
Les nouvelles voies de traversées se trouvent aujourd’hui plus à l’Est, vers le Cerro (zone montagneuse) et au niveau du désert du Sonora. Autre obstacle à mes recherches : l’étude de l’installation temporaire des migrants dans la ville sera très certainement difficile à mener. Je vais tenter d’obtenir des données démographiques à ce sujet, notamment en contactant l’une des chercheuses de l’EMIF, l’Enquête sur les Migrations à la Frontière Nord du Mexique, menée au Colef.
Au cours de ma discussion avec U. G., le téléphone sonne. On nous annonce la « déportation » (ou détention et reconduite à la frontière, selon la terminologie française) d’un jeune homme de 17 ans, originaire du Michoacán. J’accompagne alors Martin, l’homme qui travaillait sur un ordinateur, pour récupérer cet adolescent à la DIF, une infrastructure sociale qui promeut le Développement « Intégral » de la Famille en accueillant des migrants expulsés. Ce noeud de transit migratoire se trouve dans une zone très excentrée de la ville. A notre arrivée, un homme amputé d’un de ses bras patiente dans une salle d’attente. Un père de famille signe des papiers pour laisser sortir son fils dont la tentative de traversée de la frontière vient d’échouer. Le jeune michoacano que nous venons chercher se présente : il s’appelle lui aussi Martín. A son cou pendent deux croix chrétiennes ; ses cheveux mi-longs sont plaqués en arrière, recouverts d’une couche de gel. Durant le trajet du retour, il contacte ses cousins qui vivent à San Diego afin qu’ils viennent le récupérer à la Casa YMCA. En effet, les migrants mineurs ne repartent que lorsque des parents, plus ou moins proches, viennent signer une décharge. Or quand nous arrivons à la Casa YMCA, les deux cousins de Martín, déjà sur place, finissent de remplir les dossiers nécessaires. Ils repartent tous trois aussitôt. Martín en est à sa troisième arrestation par la Patrouille frontalière. Il semble cependant déterminé à ne pas abandonner de si tôt son projet: rejoindre son frère et ses cousins en Californie, et y trouver du travail.

Ma rencontre avec le Père K. de la Casa del Migrante

La Casa del Migrante de Tijuana : en 2010, 10 300 migrants ont été hébergés. 350 d’entre eux ont reçu une aide économique pour retourner dans leur région d’origine au Mexique, 1600 d’entre eux ont eu recours au DIF pour obtenir une identification temporaire. Chaque jour, ce sont 120 migrants en moyenne qui sont hébergés. Durée limite de séjour : 12 jours pour le premier séjour, puis 6 pour le deuxième, 3 pour le troisième. 90% des migrants sont des déportés. L’inflexion a lieu en 2005-2006. En effet, alors qu’en 2005 les « deportados » sont encore minoritaires dans son refuge (43%), ils représentent 9/10 du total des migrants en 2009 (soit 10 500 personnes) ; et en 2010, 9450 « deportados » sur 10299 migrants. Ces migrants vivaient aux Etats-Unis depuis plus de 6 ans dans 58% des cas et plus d’un an dans 94% des cas. Ils se sont faits arrêtés au cours de contrôles routiers dans 36% des cas, et au cours d’une inspection de police routinière dans 27% des cas. 38% d’entre eux ont entre 26 et 35 ans, et 25% entre 18 et 25 ans.

Le samedi 2 juillet, je décide de me rendre à la Casa del Migrante sans prendre rendez-vous du fait de l’absence de réponse : je tente d’y aller au culot. Comme pour la Casa YMCA, je repère le trajet sur la carte. Je décide de faire une grande partie du trajet à pied depuis Plaza Rio : je traverse pour cela le canal du Rio Tijuana, puis entame la longue ascension d’une colline en passant par des zones en friche.
Après une demi-heure de marche, j’arrive à la Casa del Migrante dans la Colonia Postal. Je demande d’abord à voir le Frère William, mais celui-ci ne veut pas s’engager à me donner plus d’informations que les brochures et la revue publiées par la congrégation. Il me demande de bien respecter le protocole et d’attendre d’obtenir un rendez-vous avec le Père K., le directeur. Il imprime une liste des autres refuges qu’il connaît et me parle du fonctionnement de la Casa del Migrante de Tijuana. Le refuge reçoit dans l’après-midi des dons d’habits apportés par de jeunes volontaires. Je retourne bredouille chez moi.
Cependant, quatre jours plus tard, le mercredi 6 juillet, je réussis à obtenir un rendez-vous avec le Père Kendzierski, après deux semaines de tentatives vaines. Je me rends au refuge en bus cette fois-ci car la chaleur est étourdissante. Le Père K. a fixé le rendez-vous à 16h. En attendant, je fais la connaissance d’une bénévole italienne qui est ici depuis 5 mois, et qui repart le mois prochain. Lorsque j’entre dans le refuge, des migrants entrent aussi et présentent une fiche de la Casa del Migrante avec identité et date d’entrée dans le refuge. L’italienne leur indique le nombre de nuits qu’ils pourront encore passer dans ce refuge. Puis le Père K. me fait entrer dans son bureau : il est nonchalant, son débit de paroles est lent, ce qui me rassure pour la bonne compréhension de ses propos. Il oriente la discussion sur les changements du contexte migratoire et insiste sur les tensions actuelles entre les refuges pour migrants et les forces de l’ordre. Il finit par me dire qu’il n’accepte plus d’étudiants au sein du refuge, seulement des journalistes car ces derniers divulgueraient des informations concernant l’action menée par les Scalabrinis plus rapidement. S’il acceptait que je vienne mener mon étude dans la Casa del Migrante, il y aurait chaque jour une dizaine de chercheurs qui viendraient mener leur propre enquête, et cela serait ingérable. J’insiste cependant en proposant mon aide en tant que bénévole, ou en tant que possible animatrice d’ateliers. Mais le Père K. reste impassible et refuse tout en bloc. J’éprouve alors un fort sentiment de découragement.
Le Père K. me permet toutefois de rester une partie de l’après-midi dans le refuge si je le souhaite. Je commence alors à discuter avec certains des migrants assis dans le patio central, dans une posture d’attente flagrante. Je pose des questions à trois d’entre eux mais n’ai pas le cœur à mener de véritables entretiens structurés : Christian (54 ans, vivait en Californie depuis 23 ans, originaire du Guerrero), Cristobal (18 ans, vivait à Los Angeles depuis 3 ans, originaire du Guanajuato), Carlos (24 ans, vivait à San Francisco depuis 12 ans, dans le refuge depuis 1 semaine). Deux plus jeunes ont déjà fait de la prison, Cristobal un an (à 17 ans), Carlos trois ans (d’abord deux ans puis 1 an). Christian me confie qu’il ressent beaucoup de peur, notamment de la crainte en ce qui concerne la recherche d’un emploi à Tijuana. Je dîne avec les migrants, après la prière, des bénévoles servent un repas menu mais équilibré. Un migrant vient d’arriver vers 19h, son sac sur le dos, le regard dans le vide, fixé sur un point droit devant.

Une journée à Mexicali

Le jeudi 7 juillet, je me rends avec Maria Dolores Paris Pombo en voiture jusqu’à Mexicali. Nous devons y retrouver José Moreno Mena, le responsable de la Coalicion Pro Defensa del Migrante. Nous arrivons vers 10h, puis visitons des modules frontaliers près de la guérite. Ces modules permettent aux migrants qui viennent de se faire expulser des Etats-Unis de se désaltérer et de se restaurer avant d’obtenir une situation plus stable. L’extrême chaleur (48°C) réduit ma concentration, je lutte pour ne pas tomber parfois. Nous visitons ensuite deux refuges pour migrants : l’Albergue juvenil del Desierto et la Casa Mana. Le premier refuge accueille des migrants mineurs et les femmes migrantes qui sont avec des enfants. La Casa Mana quant à elle ne reçoit que des hommes migrants et ne sert que deux repas par jour. Elle n’héberge qu’une dizaine de migrants pour la nuit à cause de la petite taille de ces locaux. Au retour, nous passons par la Rumorosa, paysage montagneux. Mais aussi lieu de passage des migrants clandestins pour rejoindre les Etats-Unis. Lieu très dangereux car de nombreux bandits y rodent et attaquent les migrants vulnérables.

Après ces trois premières semaines passées à Tijuana, je me suis rendue dans la ville de México pour deux semaines. J’ai eu l’occasion de visiter cette capitale que je ne connaissais pas encore, et d’acquérir une meilleure connaissance des pratiques alimentaires mexicaines, ainsi que de préciser un peu ma géographie du Sud du Mexique au cours d’un petit voyage en bus. Enrichissement personnel au sujet de l’histoire et de la culture. Puis, de retour à Tijuana, j’ai passé une semaine à tenter de reprendre contact avec la Casa YMCA, la Casa del Migrante et l’Instituto Made Assunta, ne voulant pas désespérer trop tôt. J’ai alors sollicité le professeur Alain Musset afin qu’il puisse m’apporter son soutien auprès du Père K. par le biais d’une lettre mettant en avant l’originalité de ma démarche et la perspective comparative avec le Chili. Cependant, je me suis heurtée au silence des trois refuges qui refusaient de répondre aux mails que je leur envoyais. Mes appels téléphoniques n’ont guère plus abouti. Je me trouvais donc dans une période de stagnation de mon terrain, et me sentais gagnée par le doute. Ma tutrice mexicaine, Olga Odgers, m’a alors conseillé d’envisager d’autres villes pour poursuivre mon étude de terrain : San Luis Potosi, où la situation migratoire semble moins tendue, ou bien encore Saltillo, voire Tapachula dans une perspective comparative entre frontière nord et frontière sud du Mexique. Cependant, ces projets ne semblaient pas réalisables dans l’immédiat, mais auraient pu être considérés pour un prochain terrain de recherche, voire pour un projet de thèse.
J’élabore un protocole d’enquête en espagnol, selon le modèle d’entretien semi-directif. Voici comment il se présentait alors :

Guía de entrevistas a mujeres migrantes que están atendidas por el Instituto Madre Assunta en Tijuana

Estudio de geografia y de antropología social sobre las prácticas y las impresiones de los migrantes en situación de espera adentro de un albergue – El caso del Instituto Madre Assunta en Tijuana.

Este protocolo de encuesta se basa sobre entrevistas semiestructuradas, es decir sobre preguntas bastante abiertas, pero también sobre observaciones de las prácticas y de los desplazamientos. Las preguntas pueden ser planteadas de otra manera y en distinto orden, adecuándose a la conversación. Quisiera desarrollar una observación participante, compartiendo momentos largos con las migrantes, y haciendo actividades con ellas.

Perfil de la migrante
Estas preguntas deberían acotar las características socio-geografícas de la migrante : lugar de origen, profesión, empleo, nivel de escolaridad, edad, hijos. Lugar donde se encuentra el resto de su familia.

Trayectorias
-Los motivos de la emigración, la fecha del principio de la migración, el lugar de destino.
-Las condiciones del cruce fronterizo (los servicios o no de un pollero, que suma tenía que pagar, cuales condiciones, la ruta elegida, etc).
-Si la mujer es deportada, cuanto tiempo se quedó viviendo en Estados Unidos, en cual ciudad, y con cual pariente.
-La profesión que ejercía allá.
-Preguntas sobre los detalles a propósito de las etapas de su trayectoria desde su detención por la policía o la patrulla fronteriza.
Estas preguntas deberían permitir reconstituir la trayectoria de vida de esas mujeres pero también su movilidad espacial.
→Estas dos primeras partes pueden ser reducidas, sólo permiten constituir un perfil bastante preciso de las migrantes. Pero, se puede suprimir unas preguntas que podrían ser dolorosas para la mujer entrevistada.

Proyectos de futuro
-Sobre las perspectivas de porvenir, las expectativas a corto y largo plazo.
*A corto plazo: ¿quien van a contactar para encontrar apoyo? ¿Piensan encontrar trabajo en Tijuana antes de regresar a Estados Unidos?
*A largo plazo: regresar a Estados Unidos, reunirse con familia en México o instalarse en una ciudad fronteriza.

Prácticas socio-espaciales en situación de espera
-Prácticas sociales: las ocupaciones que las mujeres encuentran para pasar el tiempo (televisión, actividad manual…), las discusiones que tienen entre ellas, o sea los lazos de sociabilidad adentro del albergue. Abordar el tema de las redes sociales: saber si la persona tiene o no contactos en la ciudad de Tijuana, o en otra parte de la región fronteriza.
-Prácticas espaciales: en qué lugares particulares les gustan quedarse, cuales son sus desplazamientos en la ciudad durante el día.

Experiencias e impresiones
-sobre su sensibilidad a propósito de la espera: qué sentimiento se destaca más, el miedo, la vulnerabilidad, o al contrario la perseverancia y la esperanza. Qué plaza ocupa la proyección en el futuro adentro de su cotidiano en el albergue. Cuales son sus impresiones sobre los Estados Unidos (si no son deportadas, como imaginan, como se representan este país). Qué sentimientos se despiertan en ellas (por ejemplo, sentimiento de injusticia, de fatalidad…)
-en particular, los sentimientos que se refieren al espacio y al tiempo (por ejemplo, sentimiento de encerramiento, o sea de bloqueo; y sentimiento de alargamiento del tiempo). Saber si tienen sentimiento de ociosidad, y como actúan contra éste. Este estudio se enfoqua sobre las percepciones de los migrantes.
Estas dos últimas partes son las más importantes. Son las emociones que nos interesan aquí. Las preguntas son totalmente abiertas, lo que importa es la manera con la que expresan sus sentimientos, y sus representaciones.


Le 30 juillet, je retourne à la Casa YMCA après avoir appelé Uriel Gonzalez qui m’avait alors confirmé qu’il y avait au moins un jeune migrant au refuge aujourd’hui. Je mène un entretien semi-directif avec un garçon de 16 ans nommé Arturo, puis partage du temps avec lui : nous faisons notamment plusieurs parties d’échec, nous occupons du petit garçon de l’une des travailleuse sociale et regardons un film.

Voici les notes que j’ai pu prendre durant l’entretien, en suivant le protocole d’enquête que je venais d’élaborer :
Profil du migrant
-originaire de l’Etat de Oaxaca, et plus précisément du village de San Antonio, où sa mère vit encore. Il parle le mixtèque, mais maîtrise aussi très bien l’espagnol. Et peut comprendre quelques mots d’anglais. Il a un niveau brevet (fin du collège, segundaria). Arturo a deux sœurs et cinq frères, dont un plus jeune. Les autres sont plus âgés mais résident encore dans le foyer familial.
Motifs de la migration : trouver du travail et rejoindre de la famille aux Etats-Unis, son père notamment qui se trouve à Madera en Californie depuis 6 ans (ses parents sont séparés). Il a aussi un oncle à New York et une cousine en Floride. Tous les hommes de son village sont partis, les femmes doivent donc assumer toutes les tâches, même les plus difficiles.
Parcours avant la traversée de la frontière
-il part en février 2010 chercher du travail dans le DF (Mexico City). Il réside alors chez un ami dans la colonia Toluca. Il y reste trois mois. Pour trouver du travail, il se rend dans un lieu où se retrouvent demandeurs d’emploi et employeurs.
-Puis en avril 2010, il se rend à Puebla pour deux mois. Il loge dans un appartement qu’il loue. Il travaille dans la construction d’un bâtiment, il doit pour cela porter de lourds charges de béton (ou ciment). Mais ce travail est très pénible et mal payé.
-il part donc pour la ville d’Oaxaca, où il connaît des personnes. Il travaille dans le drainage, (« drenaje »), le creusement de conduites pour l’eau potable (avec des camions, des pelleteuses …) durant trois mois, jusqu’à la fin du mois d’août. Il est alors plus payé qu’à Puebla : 200 pesos par jour.
-Il quitte Oaxaca cependant pour aller à San Quintin, au Sud de Tijuana, où il a un oncle et de la famille éloignée. Il y reste jusqu’en janvier 2011. Là, il cueille des fraises sous serre en étant payé selon la quantité de fruits récoltés dans la journée. Ce travail n’est pas si pénible.
-Il retourne à San Antonio en janvier 2011, chez sa mère. Puis, il décide de se rendre à Tijuana.

La traversée de la frontière
-le trajet en autobus pour faire San Antonio – Tijuana coûte 1100 pesos, et dure deux jours et une nuit. Il arrive à Tijuana sans savoir où il dormira. En outre, il n’a pas prévenu sa mère qu’il partait, celle-ci n’aurait pas été d’accord qu’il tente la traversée de la frontière. En effet, s’il se rend à Tijuana, c’est pour aller « del otro lado ». Il dort la première nuit dans un hôtel près de la gare routière de Tijuana. Puis, le lendemain, il sympathise avec une personne qui cherche également du travail, ils se rencontrent dans un de ces lieux de mise en rapport entre employeurs et main d’œuvre. Cet homme, Jesús, est bien plus âgé : il a la quarantaine. Jesús propose à Arturo de le loger. Ensemble, ils préparent la traversée de la frontière. Jesús semble plus familier des lieux, il sait par où passer, même s’ils de disposent d’aucune carte de localisation. Arturo quand à lui n’a encore jamais tenté la traversée.
-quatre jours après son arrivée à Tijuana, soit le 28 juillet, Arturo se lance dans le Cerro, la zone montagneuse, avec Jesús, mais sans les services d’un pollero (passeur). Ils emportent avec eux des réserves en eau seulement, et partent de nuit. Arturo n’a pas d’idée précise du lieu où il veut se rendre. Il n’a pas forcément l’intention de rejoindre son père à Madera. Ils avancent sans souci, marchent à travers la montagne. Arrivés près d’une agglomération en Californie (Arturo ne se souvient plus de son nom), ils font une halte pour se reposer et se désaltérer. C’est alors qu’ils se font arrêtés par la Patrouille frontalière. Ils sont conduits dans un centre de détention pour migrants situé à proximité de la línea, la frontière.

La détention
-Les agents de police constituent un dossier pour chacun d’entre eux à partir d’un ensemble d’informations qu’ils leur demandent. Puis ils sont conduits dans une grande salle où patientent tous les migrants détenus. Là, Arturo discute avec des Guatémaltèques. Il ressent alors de la déception, de la tristesse. Mais pas tellement de peur : il connaissait les risques d’une telle aventure. Sa détention dure une journée et demie. Durant cette période, seul un repas lui est servi. Il dort sur une couchette : ce n’est pas très confortable mais rien de très éprouvant.
-Sans aucun passage devant un juge, il est reconduit ensuite à la Puerta México, un poste frontalier du côté mexicain où sont déportés tous les migrants arrêtés. Des travailleurs sociaux qui oeuvrent pour le premier soutien donné à ces « deportados » l’informent alors de l’existence de la Casa YMCA.

Le séjour dans la Casa YMCA
-Martin, l’un des travailleurs sociaux de la Casa YMCA, vient le chercher à la Puerta México avec sa camionnette, le vendredi 29 juillet, vers 22 heures. Arturo n’a donc passé qu’une nuit à la Casa YMCA au moment de l’entretien. Il semble plutôt serein, malgré les difficultés qui se présentent à lui. En effet, il ne connaît personne à Tijuana, et sa famille habite trop loin pour venir signer les documents qui doivent permettre sa sortie de la Casa YMCA. Or, ce refuge est libre d’entrée et de sortie, même si Uriel, le directeur, veille à ce que les jeunes qui transitent par là n’en ressortent pas sans alternative relativement sûre, sans projet concret. Mais Arturo est décidé à repartir dès lundi, pour chercher du travail à Tijuana, probablement dans la construction, ou ailleurs. Il ne connaît personne dans cette ville pour le moment, à part Jesús dont il a perdu le numéro de téléphone ; et il n’a que peu d’argent sur lui. Suffisamment cependant pour se payer deux ou trois nuits d’hôtel. Il reste confiant et optimiste.

Les pratiques et les sentiments liés à l’attente
-Quand je suis arrivée à la Casa YMCA, j’ai trouvé Arturo en train de lire le cahier dans lequel les jeunes migrants qui passent par ce refuge témoignent de leur expérience migratoire et de leur séjour dans la Casa YMCA. Quelques dessins figurent dans ce journal, j’en ai recopié certains dans mon cahier de note, en essayant de les imiter du mieux possible car je pense qu’ils peuvent être très signifiants en ce qui concerne la vision qu’ont ces migrants mineurs non-accompagnés de la traversée de la frontière. D’autres livres remplissent une étagère : on y trouve, à ma surprise, beaucoup de livres « savants », par exemple un ouvrage sur L’homme et l’art. Des bandes dessinées occupent tout un autre rayon. Le nombre de VHS est impressionnant (je dirais plus de 100 cassettes). Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’elles sont toutes en anglais non sous-titré (nous avons lancé, sans les regarder, Independance day, Wild Wild West, Jurassic Park, The Mask, et Pearl Harbor, et tous étaient en américain !). Un tableau occupe toute une paroi du mur, des noms y figurent. Une télévision munie d’un lecteur de VHS trône à côté. On trouve également dans cette salle de repos un lecteur de CD, une armoire renfermant des médicaments, une étagère où s’empilent des jeux de société mal rangés et mal fermés. De quoi divertir les jeunes migrants qui ne sortent en général pas de la journée car ils ne connaissent pas suffisamment Tijuana.
-Arturo pense qu’il va finir cette journée par des lectures et par le visionnage d’une cassette vidéo. Même s’il ne comprend pas tout, les images suffisent pour faire passer le temps. Il ne semble pas très préoccupé. Il a quelques moments d’angoisse mais ce n’est pas ce qui l’emporte. Il reste motivé et s’arme de courage pour la suite. Il a pu appeler sa mère pour la rassurer.
-Nous entamons alors une partie d’échec : ni lui ni moi ne sommes des néophytes mais nous connaissons tout de même les règles. Il se concentre avec une très grande rapidité et gagne la première partie avec un avantage indéniable. Je me reprends au cours de la deuxième partie et parviens à le mettre en difficulté. J’emporte cette seconde manche. Je suis contente que le contact passe si bien avec lui, nous évoquons ensemble les diverses stratégies possibles, il semble plus perspicace que moi. Il gagne la troisième partie. Jordan, le fils de Don Bernabe, l’un des travailleurs sociaux, âgé tout juste de quatre ans, vient s’amuser à côté de nous. Il nous demande de jouer au Puissance 4 avec lui. Quand je lui parle, il fait semblant de ne pas me comprendre, et me provoque pour que je m’intéresse à lui. Il nous fait une frayeur en tentant de récupérer le bouchon de son feutre, tombé du haut des escaliers, en escaladant la rambarde du balcon. Mais sa mère vient peu de temps après le récupérer.
-Arturo dessine un plan de la Casa YMCA, il a une très bonne orientation dans l’espace et son coup de crayon est assuré. Le refuge qu’il dessine est ceint d’une double barrière.
-En partant, il me souhaite bonne chance pour la suite de mes recherches. Je lui souhaite beaucoup de courage pour la suite de son parcours.
-Il n’a pas su lui-même très bien me décrire ses impressions liées à l’attente. Je pense que pour les jeunes personnes, ce n’est pas évident d’exprimer ce genre de choses. J’espère que les femmes migrantes développeront davantage cet aspect de leur expérience.






Dernière édition par darkalain le Lun 25 Mar - 17:01, édité 2 fois

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Observations près du mur, à Playas de Tijuana


Durant la période de stagnation de mon terrain, j’ai tenté de mener une étude sur les pratiques socio-spatiales sur la plage de Tijuana, à proximité du mur de séparation frontalier. Les aménagements récents autour de la plage de Tijuana, juste en bordure du mur ont en effet attiré mon attention : ils contribuent à en faire un lieu touristique et à nier tout le symbolisme du mur. Il serait intéressant de voir de quelle manière a évolue et évolue ce lieu au cours des dernières années. De nombreux travaux de construction sont encore en cours le long de la promenade délimite la plage. A ces chantiers s’ajoutent des affiches publicitaires de promoteurs immobiliers qui cherchent à vendre en masse dans ce quartier. En outre, depuis un an, la mairie finance des travaux pour faire de cette partie de la plage un lieu touristique et attractif. Une promenade a été construite en contrebas de trois arches qui indiquent le passage principal vers la plage. Nous trouvons également une scène pour les diverses animations qui ont lieu les week-ends, mais aussi des bancs et des lieux de repos. Un promontoire jouxte désormais le mur, et une statue représentant 3 dauphins est érigée à ce niveau là et est entourée de palmiers. Les jeunes filles défilent à cet endroit pour fêter leur quinceñera ; elles posent pour des photos, le mur en arrière-plan. Des tables de pique-nique ont été installées à cet endroit, ainsi que aménagements sportifs (barres pour faire des tractions et des pompes). D’ailleurs, le mur fait office de support pour les joggers qui font leurs étirements. Cette partie de la plage est désormais très fréquentée, des familles entières viennent y prendre le soleil et s’y baigner ; le mur constitue un objet d’attraction où l’on se photographie en famille. Des jeunes ont installé un terrain improvisé de volley-ball. Les croix blanches ont été retirées, ainsi que les affiches rappelant la mort de migrants qui tentaient de traverser la frontière à ce niveau-là. La symbolique du mur est effacée peu à peu par les pratiques des touristes et des habitants qui en font un territoire de récréation. Seules quelques personnes stationnent encore face à mur, les yeux rivés vers San Diego. L’une des migrantes de l’Instituto Madre Assunta m’apprend que le Mur au niveau de la Plage de Tijuana va être agrandi en hauteur, et que les croix blanches qui le ornaient avant, se trouvent actuellement dans les refuges pour migrants (un sac de 7 croix ici, 10 dans la Casa del Migrante, 10 ailleurs encore). En novembre ou décembre sont prévus les travaux du mur. Les croix seront ensuite remises sur le mur.

Je me suis lancée dans une tentative de description des lieux, à la manière de Perec dans Epuisement d’un lieu parisien. Saint Sulpice. Mais je n’ai effectué ces observations denses que sur une durée de 3 heures durant une matinée, et une après-midi (dimanche) sans notes, simplement des photos.

Notes de terrain – étude ethnographique de l’attente au sein de l’Instituto Madre Assunta, du 2 août au 2 septembre 2011


Durant le mois d’oût, j’ai pu mener une étude de type ethnographique, suivie et continue, au sein de l’Instituto Madre Assunta, refuge pour femmes migrantes et enfants. J’ai pu mettre en œuvre la méthode de l’itinéraire au cours de quelques parcours de migrantes que j’accompagnais dans la ville : surtout dans la Zona Centro, mais aussi à Plaza Rio, à Postal, le quartier du refuge, au consulat américain, à des bureaux du Grupo Beta de Tijuana (situé au niveau d’un ancien centre de détention pour migrants centraméricains), à la gare routière principale, dans des hôtels de passe de la Zona Norte. Ainsi, durant trente journées consécutives, j’ai pu observer et participer aux activités des migrantes hébergées par ce refuge, et discuter avec elles sur de nombreux sujets. J’ai réalisé 17 entretiens formels et pris des notes au cours de plusieurs discussions informelles. Accent mis sur les expériences du temps et de l’espace ainsi que sur les impressions. Il est intéressant de mettre en avant le va-et-vient permanent des migrantes dans le refuge. J’ai aidé aux tâches ménagères, participé aux activités et aidé les migrantes dans leurs déplacements en les accompagnant les premières fois : en ce sens, nous pouvons dire que le travail que j’ai effectué a souvent relèvé de l’observation participante.



L’instituto Madre Assunta

Mon introduction dans le refuge

Le vendredi 29 juillet, alors que je ne reçevais toujours pas de nouvelles de la part de M. G., la travailleuse sociale de l’Instituto Madre Assunta, je décide de me rendre au refuge sans rendez-vous et de voir si j’arrive bien à rencontrer des responsables sur place. Alors que j’étais dans un bus en direction de Postal, je repère une religieuse qui descend au même arrêt que moi. Nous marchons toutes deux en direction de l’Instituto Madre Assunta. Je décide alors de l’aborder.



Présentation du personnel du refuge

La Madre Ad., la directrice, et la Madre An., l’une des missionnaires du refuge, sont brésiliennes d’origine italienne. La travailleuse sociale, M. G., travaille au refuge depuis 15 ans. La Madre V. est une jeune missionnaire mexicaine. La Madre At. est une missionnaire philippine de 33 ans. La cuisinière et gouvernante du refuge est aussi une « deportada », dont le mari vit encore aux Etats-Unis. Sa fille a la nationalité américaine, mais elle a décidé de travailler dans ce refuge, où elle avait déjà travaillé deux ans auparavant.

Quand j’arrive le mardi 2 août en début d’après-midi, un groupe de trois femmes est assis dans un coin, vers l’entrée, en retrait. Ce sont elles qui préviennent la directrice de mon arrivée, afin que celle-ci m’ouvre. La porte est toujours fermée avec un cadenas. M. G., l’une des travailleuses sociales, réunit toutes les femmes migrantes dans la grande salle de repos. Elles sont 18 au total à se réunir en cercle, (plus deux enfants), les yeux rivés vers moi. La travailleuse sociale me présente comme une chercheuse française en anthropologie, leur explique que je travaille sur l’attente des migrants dans les refuges de Tijuana, notamment sur les sentiments, leurs expériences, leurs projets. Elle leur dit que je vais rester quelques temps, que je vais faire des activités avec elles, discuter ; elle leur demande de m’intégrer comme si j’étais des leurs, une migrante de plus. Toutes sont déportées, sauf deux d’entre elles. Je me trouve placée au centre de la pièce, et entame tant bien que mal la discussion avec elles. Les femmes préfèrent que je ne prenne pas de notes, et refusent encore plus d’être enregistrées (il va falloir du temps pour cela).
Mon rapport avec les migrantes s’est ensuite transformé en une relation plus cordiale au fil des jours. Il n’était pas évident cependant de bien faire comprendre ma position de jeune chercheuse, et l’utilité de mener un terrain de recherche. Parfois, les migrantes admiraient ce que je faisais en assimilant mon action à du bénévolat, ou tout du moins, en pensant que mon tarvail aurait comme effet de faire connaître aux yeux de tous la situation actuelle des migrants au niveau de cette région du monde. Parfois au contraire, les migrantes pensaient que je n’étais là que pour des vacances, ou en cours de service civique, comme cela se fait au Mexique. Je me suis ainsi parfois heurtée à des réactions de méfiance et d’incompréhension. La difficulté majeure tenait à la difficulté pour les migrantes à cerner ma posture. Certaines d’entre elles se demandaient si mes travaux allaient être publiés, et par qui ils allaient être lus. Néanmoins, j’ai bénéficié d’une bonne intégration au sein des groupes de migrantes dans l’ensemble, les liens entretenus devenant même parfois très cordiaux. Cela tient en grande partie au fait que j’ai mené une étude continue, suivie, passant plus de 8 heures par jour avec les migrantes, tous les jours de la semaine. Les migrantes m’appellaient par mon prénom (Ambar ou Amber en anglais), ou bien la « muchacha » (la jeune fille), ou bien « la Francesa » (la française) (ou encore « Francia » dans la bouche de Silvia, une migrante hondurienne). Durant tout le temps de mon terrain, j’ai pris chaque soir entre 7 et 15 pages de notes, reprenant à la fois mes observations de la journée, quelques éléments d’interprétation, et des remarques sur l’avancement de mon terrain, ainsi que le rapport de mon état (physique) et de mes réactions personnelles, ainsi que les photos les plus intéressantes que j’avais pu prendre au cours de la journée. Au total, j’ai ainsi cumulé plus de 100 pages de notes et de nombreuses photos.

Le fonctionnement du refuge

L’Instituto Madre Assunta est tenu par la congrégation des Scalabrinis. En effet, il a été crée à l’initiative de la Congrégation des Frères Missionnaires de San Carlos Borromeo-Scalabrininen dont l’action est basée sur les textes sacrés, comme par exemple l’Evangile de Mateo (25, 35 : « J’étais migrant et tu m’as accueilli »). Les Scalabrinis sont implantés dans 26 pays et oeuvrent en apportant aide et refuge aux migrants. L’Instituto Madre Assunta a été ouvert le 4er avril 1994 (après bénédiction par Monseigneur Giovanni Cheli) dans le quartier Postal à Tijuana, à proximité de la Casa del Migrante, autre refuge tenu par les Scalabrinis mais s’aderssant seulement aux hommes migrants. La Casa Madre Assunta a une capacité d’accueil de 50 migrantes et migrants mineurs accompagnant leur mère. En 2010, 817 migrantes ont été reçues. Il offre une assistance sociale, des bourses de travail, une orientation sociale, psychologique et en matière de catéchisme, une formation religieuse, une assistance médicale, des services de défense des droits de l’Homme, une assistance aux enfants et à la maternitéLes migrantes peuvent séjourner pour une durée maximum de 15 jours, mais la durée peut être prolongée si le comportement de la migrante ne pose pa de problème au sein du refuge. En moyenne, 30% des migrantes restent 25 jours environ, 90% d’entre elles sont des « deportadas » et 50% d’entre elles retournent dans leur région d’origine au Mexique.
Horaires
6 : 30 AM lever
7 : 30 AM petit-déjeuner
12 : 00 déjeuner
6 : 00 PM dîner
7 : 00 PM douches
8 : 00 PM dernière heure pour pouvoir entrer au refuge pour dormir
Les samedis et dimanches, le dîner a lieu à 5 :00 PM

Le règlement intérieur est affiché dans la salle de repas et est indiqué aux migrantes lors de leur arrivée. Voici une traduction en français :
*Toutes doivent aider au refuge.
*On ne sert pas de repas en dehors des horaires indiqués ci-dessus.
*A l’intérieur des dortoirs, les aliments, les boissons et le linge sale sont interdits.
*Avant de vous coucher pour dormir, veuillez retirer les dessus de lit et se couvrir seulement avec les draps et les couvertures.
*Le linge se lave dans les lavabos à l’extérieur ou dans une laverie à l’extérieur du refuge.
*Durant la journée, les dortoirs sont constamment fermés – veuillez penser à sortir vos affaires nécessaires.
*Ne pas mettre du papier toilette ou autres déchets dans la cuvette des toilettes.
*Il est interdit de fumer, de mâcher des chewing-gums et d’avoir des boissons alcoolisées à l’intérieur du refuge.
*Il est interdit de prendre des objets sans permission.
*Dans le dortoir, veuillez garder le silence.
*Chacune d’entre vous doit acquérir du papier toilette pour les toilettes en extérieur.
*Les serviettes de bain et les tongs vous sont prêtées, au moment de quitter le refuge, veuillez nous les rendre.
*Horaires pour la douche : de 7 :00 PM à 8 :00 PM.
En outre, parmi les tâches ménagères que doivent réaliser les migrantes de 6h30 à 7h30 et au cours de la journée, on trouve : la vaisselle, cuisine, nettoyage des toilettes et salle de bain, arrosage des plantes, tri du linge reçu en don, nettoyage de la cuisine, du patio. L’hygiène sanitaire est très bonne. Le bien être des migrantes constitue un centre d’intérêt majeur pour la directrice du refuge : dans le garage-salon, nous pouvons ainsi trouver une machine pour faire du sport en salle, au moins quatre télévisions. Des horaires très stricts. Chacune obéit sans rechigner, elles se rendent compte de la chance qu’elles ont d’être hébergées ici, gratuitement, pour une durée de deux semaines, prolongeable.

Les activités
Liste des activités à commenter et analyser à partir de mes notes d’observation :
-Les repas, où les migrantes doivent participer, mais où les discussions sont rares.
-La confection des burritos et le remplissage de bouteilles d’eau pour les hommes dans la rue.
-Lavage de son propre linge et tâches ménagères.
-Ateliers de sensibilisation sur le SIDA.
-Danse le jeudi matin : cumbia, punta, salsa, merengue, etc.
-Messe le mardi à 17h et séances de prières et de credo les jeudis et vendredis ; parfois, procession religieuse lors des cérémonies.
-Chant avec la Madre At. qui accompagne à la guitare ou au piano.
-Couture
-Appels téléphoniques passés à leur famille – parfois, réception au refuge d’un ou plusieurs membres de leur famille.
-Télé après l’obtention de la permission de la Madre A. : telenovelas et clips de musique.
-Trie des vêtements et d’aliments reçus en don. Et vente de vêtements devant le refuge le samedi matin :
-Lecture, notamment de la Bible ou de revues de telenovelas.
-Recherche d’un emploi dans le journal ou dans la ville :
-Discussions dans le Patio ou dans le salon-garage.
-Ballades dans la Zona Centro ou dans le quartier du refuge.
-Règlement de papiers d’identité et de cartes de séjour au consulat américain :
-Courses à la Soriana du quartier ou à l’Oxxo.
-Activités manuelles, comme du découpage-Puzzle, dominos et jeu de loto.
-Epilation en groupe, coiffure, notamment tresses indiennes
-Evénements festifs ponctuels : exemple, le repas d’anniversaire de la Madre An. ou le goûter d’anniversaire du garçon de l’une des migrantes.

Les principaux sujets de discussion des migrantes

Les migrantes font passer le temps en discutant, en partageant leur expérience, en donnant leur point de vue sur des faits de société. La plupart d’entre elles passent la majeure partie de la journée assises dans le patio à discuter. Exemple avec cet extrait de mes notes de terrain : « A l’ombre de l’oranger et du figuier, on écoute en silence le bruit des feuilles que froisse le vent. L’atmosphère n’est pas pesante, les femmes pensent simplement, s’interrogent sur elles-mêmes, sur la vie, sur l’injustice. »
-Discussions sur des choses plus légères en général, qui n’ont rien à voir avec leur situation : la nourriture, la coiffure, les vêtements.
-Discussions sur leurs expériences passées : au travail, sur leur quartier de résidence aux Etats-Unis, l’expérience carcérale = seulement quand elles se connaissent bien.
-Discussions sur les naissances prématurées, de bébés mis sous couveuses. Des discussions sur les différentes manières de traverser la frontière actuellement. Beaucoup d’angoisse et d’incertitude dans leur discussion. Du désespoir lorsqu’elles passent en revue toutes les manières de franchir la frontière, et que toutes sont plus dangereuses les unes que les autres.
Parfois, discussions sur les différences entre Mexique et Amérique centrale.
-Discussions sur l’attente, l’ennui, le désoeuvrement. Le mot « espera » dans son sens d’attente comme dans celui d’espoir revient souvent dans la bouche des migrantes.
-Discussion sur le manque de fidélité des hommes.
-Discussions sur la cuisine mexicaine, hondurienne, américaine
-Discussions sur la violence domestique, et l’incompréhension face à ces femmes qui disent aimer leur mari malgré les coups que celui-ci leur porte. Comment parviennent-elles à supporter cela ? Est-ce une question de niveau de richesse ? Elles en concluent que cela ne dépend pas de critères économiques, mais de la faiblesse de certaines personnes.

Liens sociaux entre migrantes et les relations avec le personnel du refuge

Les migrantes ne font pas l’effort de retenir les prénoms des autres femmes qu’elles côtoient, et ne s’intéressent pas aux migrantes qui arrivent (impact de la conscience du transitoire, de l’éphémère ?) ; en outre, cette réaction peut être considérée comme un repli sur soi lié à la situation. Les migrantes se désignent par des traits physiques ou bien par la place qu’elles occupent dans le dortoir. Elles ont beaucoup de retenue, et préfèrent demander aux autres avant si elles ont des informations sur les nouvelles plutôt que de leur parler directement. Extrait de note : « Sur le banc de gauche, un groupe se forme: Leticia, Rocío, Maribel et Odilia. Elles écoutent de la musique, dansent, rient à gorge déployée, écoutent un comique mexicain sur leur téléphone portable. Ambiance détendue. »
-Entre elles, elles s’entraident parfois pour prendre contact avec des coyotes, pour visiter la ville.
-Beaucoup de ragots et de rumeurs, surtout de la part de celles qui disent ne pas aimer en colporter.
-Les liens se forgent parfois en fonction du pays d’origine : exemple des deux honduriennes d’âges très différents (26 et 64 ans) qui restent toujours ensemble, et s’appelent « paisana ».
-Des réactions différentes : certaines se socialisent bien, d’autres restent à l’écart.
-Des disputes, et conflits qui tournent rarement à la violence physique (durant mon terrain, une seule dispute prend un caractère violent). Des vols se produisent entre migrantes : une jeune hondurienne s’est faite voler 200 dollars au refuge par exemple.
-Des liens plus étroits qui peuvent aller jusqu’au passage de la frontière par petits groupes de migrantes. Des groupes de migrantes se dessinent de plus en plus selon des critères d’affinité et selon les projets migratoires de chacune.
-Mais en général, la méfiance reste.

Expériences du temps et de l’espace
Espace :
Le patio est le lieu privilégié par les migrantes. Remarque sur les places que nous occupons sur les chaises : toujours les mêmes. Des habitudes s’instaurent.
Parfois, les migrantes ont envie de se promener dans le quartier du refuge mais elles n’osent pas.
-Toutes assises dans la buanderie, par terre à même le sol, parfois allongées.



Le patio

Deux exemples d’excursions dans la Zona Centro avec des groupes de migrantes

Voici deux extraits de notes prises le soir même, de retour de terrain. Il s’agit alors pour moi de retranscrire les faits de la journée sans les analyser ni les commenter. Ces extraits narratifs ne font donc pas preuve de distance critique.

« Au départ, Marisol voulait aller à un lavomatic au centre pour son linge qui n’a pas pu être lavé quand elle était en prison, et qu’elle voudrait récupérer, sec, le plus vite possible car elle n’a que deux rechanges de vêtements. Mais elle voudrait aussi retirer de l’argent. Or, elle n’a pas d’identification avec elle, c’est Augustina qui se propose de le faire en son nom et de lui donner ensuite l’argent. Silvia veut les accompagner, mais sachant que Silvia a l’habitude de perdre les migrantes qui viennent de débarquer dans les rues de Tijuana, je préfère y aller aussi. C’est plus sûr pour elles. J’accompagne donc Augustina, Silvia, Marisol et Mary dans la Zona Centro. Augustina voulait qu’on prenne un bus, je lui dis que les taxis collectifs sont au même prix, et qu’ils sont beaucoup plus rapides. Et de fait, c’est un taxi collectif qui passe en premier. Mary n’a aucune notion de la valeur du peso, elle connaît seulement les dollars. Pendant le trajet elle discute avec un jeune homme assis à côté d’elle, puis avec le chauffeur. Elle se plaint de ne pas avoir de réseau à Postal, le quartier du refuge. Augustina va retirer de l’argent à l’Elektra pour Marisol. Celle-ci lui laisse un pourboire de 15$ je crois, mais n’est pas sûre que ce soit suffisant. Je trouve que c’est déjà beaucoup, je pensais qu’Augustina faisait ça gratuitement. Tout de suite après la transaction, Augustina rentre au refuge. Marisol est venue à Tijuana il y a 11 ans, pour traverser la frontière pour la première fois. Elle se souvient de Plaza Rio, de la Comercial Mexicana, du centre commercial. Et de la Zona Centro. Les rues sont pleines de monde. Nous marchons sans trop savoir où nous voulons aller. Nous nous promenons dans la rue Tercera, Mary s’arrête souvent pour regarder des figurines de saints, des amulettes, des choses superstitieuses, des totems, des plantes médicinales. Silvia est à l’aise des les rues. Elle a reçu un texto d’un homme nommé Rafa. Il travaille dans la ville. Silvia me demande sans cesse de lui ouvrir ses textos, elle ne sait pas comment faire. Elle a une quantité de contacts avec des hommes ici. Hier elle s’est rendue dans un bar de strip-tease, Le Coahuila, et le Pulgras, deux bars fameux. Mais ça ne lui disait rien de travailler ainsi.
Nous remontons la rue Segunda, puis de nouveau la Tercera pour nous rendre au Calimax. Marisol s’achète un tas de savons, shampoings, crème, lessive, brosse à dent, dentifrice… Et Mary, le minimum. Silvia prend une bouteille d’eau. Puis, nous allons à la recherche d’un magasin qui vende des brosses à cheveux. Sur le chemin, nous passons devant le stand d’un marchand de cosmétique que je connais car je lui ai acheté il y a deux semaines un fard à joues. Il s’appelle Imanuel, et a vécu aux Etats-Unis où il a rencontré des Français d’origine marocaine, avec lesquels il est devenu ami. Il a appris quelques mots de base en français. Et quand je rentre le soir du refuge, je passe devant son stand, et lui apprend quelques mots nouveaux. Il me dit bonjour, et quand il voit que je suis avec des migrantes, il me dit que si elles sont intéressées, il aurait peut-être besoin d’une vendeuse de plus pour son stand. Silvia semble effectivement intéressée. Imanuel me semble être quelqu’un de bien : à voir s’il a vraiment besoin d’une vendeuse de plus. Nous passons devant une boutique qui s’appelle Dax, aux rayons de cosmétiques bien fournis.
Marisol s’achète une brosse, un peigne, un mascara, un crayon, un rouge à lèvre en promo, un prolongateur de cils, une pince à épiler. Nous perdons Silvia qui était censée nous attendre à l’entrée du magasin. Puis, Mary et Marisol me disent qu’elles veulent aller manger des tacos. Je leur conseille d’aller à l’Avenida Revolucion, la plus touristique, mais là au moins, je suis sûre qu’il y a des bars à tacos. Je vais avec elles. Mary est toujours aussi curieuse de tout, elle veut prendre les coordonnées d’un photographe, regarde des bijoux, les ânes peinturés en zèbres, se renseigne des prix (5 dollars la photo avec le faux zèbre !). Puis nous nous installons dans un bar qui s’appelle la Placita, en terrasse.
Marisol et Mary commandent une assiette de tacos chacune (viande qui s’appelle pastor), Mary un coca, Marisol une Tecate light (bière allégée). Nous discutons de bijoux, car des marchands ambulants viennent nous proposer des bracelets, colliers et bagues en argent ou un autre matériau composé à 50% d’argent. Marisol se laisse tenter par un bracelet avec des cœurs à 5 dollars, et une bague avec une pierre noire à 10 dollars. Mary elle n’a plus d’argent, mais elle aurait aimé s’acheter une gourmette à 6 dollars. Le marchand ambulant est supporteur de l’OM, il connaît bien les équipes de foot françaises ! Mary et Marisol comptent revenir dans la Zona Centro demain matin. Sur le chemin du retour, elles discutent avec le vendeur d’à côté. Nous nous rendons enfin à un magasin de téléphones portables pour que Marisol puisse se racheter un chargeur de portable. Nous passons par une ruelle que je ne connaissais pas, remplies de galeries d’art et de bars undergrounds sympathiques. Nous reprenons un taxi collectif pour Postal. Durant le trajet, Mary discute encore avec des gens. Marisol est pensive.

- « J’accompagne Maribel (2), Maribel (3), Augustina (2) et Esmeralda dans la Zona Centro. Esmeralda a besoin d’acheter un cadenas, Maribel (2) un billet d’avion pour Acapulco. Daniela nous dit que nous trouverons une agence de voyage Avenida Revolucion, Maribel (3) un coup de fil et Augustina a rendez-vous avec un cousin du côté de son mari. Ce cousin en question s’est fait déporter il y a trois mois à Tijuana, et a déjà essayé deux fois de retraverser depuis, en vain. Nous partons vers 9h50 du refuge, et prenons un taxi Libre. C’est moi qui leur explique qu’il faut marchander le prix : je sais qu’on peut descendre jusqu’à 50 pesos, à 5 ça fait 10 pesos chacune, soit moins cher que le taxi collectif. Les migrantes sont impressionnées par ma façon de marchander.
-peur mais mauvaise connaissance de la ville : aucune ne savait que la Zona Norte était la plus dangereuse. C’est là qu’on y trouve la drogue et les drogués, les bars de prostitution.
-arrêt Avenida Revolucion. Marche lente. Soleil de plomb. Chaleur. Peu de monde dans la Zona Norte. Attente sous l’arc. Téléphones, hôtel, cousin d’Augustina (2), oxxo pour recharges de téléphone et friandises, agence de voyage. On oublie le cadenas. Adelita Bar, Avenida Coahuila. Avenida Internacional, questions sur ce que font les hommes qui attendent le long de cette voie. Je leur réponds que ce sont des migrants qui errent, se droguent et passent le temps ainsi. Ils ne font pas du repérage de la frontière comme Maribel (2) le pensait. Ce sont juste des SDF migrants, en perdition. Agence de voyage dans un angle de rue entre la Calle Segunda et une autre rue, juste avant la Revolucion. Air Volaris, 2300 pesos pour Acapulco. C’est 1200 pesos de moins que la semaine dernière. Je leur explique que les prix des billets varient de jours en jours, et même d’heure en heure. Comme la bourse. Le périmètre de marche dans la Zona Centro est très restreint. Nous faisons plusieurs allers-retours pour nous retrouver une fois le groupe dispersé. C’est moi qui indique où prendre le taxi pour le retour.
Durant le trajet de retour, Maribel (3) discute avec le chauffeur, lui aussi déporté, blessé au torse. Le taxista considère son expulsion des Etats-Unis comme l’occasion de « renuevarse », de renaître en quelque sorte. Sa famille est restée de l’autre côté, elle vient lui rendre visite de temps en temps. Il donne le numéro d’un ami coyote qui fait passer les migrants dans des trailers, des remorques dans lesquelles se cachent les migrantes, au niveau de Mexicali. »

Temps et ennui:
Extrait de mes notes : « Les migrantes ne savent pas quel jour nous sommes : je leur apprends donc la date d’aujourd’hui. Elles ne savent pas non plus l’heure en général, et n’ont pas le réflexe de regarder aux horloges murales. » « Margarita et Maribel ne savent pas quel jour nous sommes (elles pensaient mardi, or on est mercredi) ; je note donc un paradoxe : les heures passent très lentement, mais les jours défilent (ce qui confirme les théories sur l’expérience du temps en situation d’ennui). »
aburrido, aburrimiento = ennui. Extrait de mes notes : « Quand Christina se joint à nous, elle et Augustina évoquent ensemble l’ennui, le temps qui passe longuement. Christina dit que les week-ends paraissent passer encore plus lentement car il n’y a alors vraiment rien à faire, Augustina réplique qu’elle ressent tous les jours le même ennui. En disant cela, les deux se prennent le visage entre les mains, secouent la tête d’un geste de désespoir en poussant des soupirs. » […] « Je commence à sentir moi-même parfois ce sentiment d’ennui ! Et quand je repense à ma journée, c’est comme si elle était passée très vite alors que nous n’avons rien fait de spécial. » Extrait de notes : « Nous nous asseyons sous le figuier : attente silencieuse et pesante. Fernanda dit que c’est « enfado » (c’est chiant), qu’il y a beaucoup d’ « aburrimiento » (ennui) répété très souvent. Regard dans le vide, les têtes perdues dans leurs pensées. » Extrait de notes : « Rythme lent de la conversation : Rosa sort au moins 3 fois le soupir : « qué aburrido » (quel ennui !), et nous confie qu’elle a envie de poulet frit, avec des pommes de terre. »
Autre extrait : « Margarita et Tony soupirent toutes les deux, elles disent en cœur : « Je veux m’en aller ». Elles se rappellent l’une à l’autre le nombre de jours qu’elles ont passé ici : toujours le mot ennui. Le même désoeuvrement. Le soleil décline, il va être 18h, les migrantes vont dîner plus tard que d’habitude ce soir. Nous restons silencieuses un moment. »
-effets psychologiques et physiologiques : prise de poids. « Maribel me montre sa carte d’identité salvadorienne : elle a pris beaucoup de poids ici en quatre mois, à force de ne rien faire, de rester assise toute la journée ; et à cause de l’angoisse et du stress ».
-Beaucoup des migrantes se remettent en question, certaines veulent prendre du temps pour elles, pour se reposer (certaines n’ont pas pris de vacances depuis plusieurs années). Extrait de mes notes : « Des corps et des visages très expressifs. Des femmes qui se remettent en question. Qui interrogent le sens de la vie. Tout a un sens selon Lucy. Des femmes en tension. Révoltées, attristées, pleines de courage. De force. D’intensité. »
-La plupart des migrantes pleurent, à moment ou à un autre. Grande sensibilité des migrantes qui sont à fleur de peau.
Remarque sur le genre : Yvonne, la bénévole, me dit que l’expérience des migrants dans les refuges est très différente s’il s’agit d’un homme ou d’une femme : les hommes sont moins réservés, ils ne se lamentent pas. Ils éprouvent leur déportation d’une toute autre manière. Les femmes s’inquiètent énormément pour leurs enfants restés seuls aux Etats-Unis, elles sont plus méfiantes entre elles et s’observent.

Remarques sur la méthodologie de cette étude ethnographique

-Je ne me suis lancée dans des entretiens formels qu’au bout de 10 jours d’enquête dans le terrain, le temps de me familiariser avec les lieux et les personnes. J’ai de temps en temps eu du mal à assumer mon statut de chercheuse, et aurais préféré être bénévole.
-Parfois, mauvaise qualité de mes enregistrements à cause de bruits parasites comme les cris des enfants ou de la musique.
-Extrait de note : « Les migrantes ont du mal à me considérer comme une chercheuse, une étudiante. Pour elles, je suis différente d’Ailana et de l’autre jeune fille qui étaient venues faire des entretiens. Cristina les qualifie de « periodistas » (journalistes), qui les aide. Par contre, elles n’arrivent pas très bien à cerner ce que moi je fais ici. Je leur ai expliqué de nouveau le thème de mon enquête et les raisons pour lesquelles je passais des journées entières avec elles. Je leur ai dit que je commençais par faire des observations, que ce qui m’intéressais le plus était leurs expériences présentes. Mais j’ai fait remarquer que cela faisait presque une semaine que je venais, que j’allais sûrement commencer demain des entretiens plus formels. A priori les migrantes semblent d’accord. »
-Extrait de mes notes : « L’une des migrantes, Odilia, me répond, lorsque je lui demande si je peux faire un entretien avec elle au sujet de l’attente, que c’est justement de ses sentiments qu’elle ne veut pas parler. »

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