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Alejandro Rascovan: Paso de los Libres et Uruguaiana

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Alejandro Rascovan

De lié par le pont et divisé par la frontière à lié par la frontière et divisé par le pont.
Intégration régionale et transport à la frontière Paso de los Libres (Argentine) – Uruguaiana (Brésil)


Mémoire de Master TES de l’EHESS sous la direction d’Alain Musset



Résumé :
L’analyse des relations internationales et des processus d’intégration a, très souvent, été faite du macro vers le micro, du global et régional jusqu'à l’échelle locale. Notre analyse de la frontière entre l’Argentine et le Brésil se fera à travers l’étude d’un pont et du transport ferroviaire, l’objectif étant une meilleure compréhension de l’échelle locale. L’objectif de ce travail est d’analyser le phénomène de l’intégration régionale en Amérique du Sud à travers un examen sous plusieurs angles : géographique, historique, politique, sociologique et économique.
Cette thématique s’inscrit dans la tradition académique des relations internationales, mais se consolidera avec des méthodologies issues d’autres sciences sociales. L’analyse locale d’une situation spatiale spécifique sera le modèle qui permettra de comprendre l’état de l’intégration régionale. Afin de mieux comprendre cette dernière, ce travail propose d’étudier les frontières matérielles et symboliques de chaque côté de la rivière Uruguay et de s’intéresser aux rapports entre les villes, les citoyens, les Etats nationaux et le Mercosud.


Rapport de terrain
Avril 2009. Paso de los Libres, Corrientes, Argentine –
Uruguaiana, Rio Grande do Sul, Brésil.
Première partie



Sur le terrain, notre travail est divisé en deux grands axes :
➢ Entretiens mettant en lumière les acteurs du secteur transport et les politiciens mais permettant aussi de comprendre les figures représentatives du processus d’intégration transnational et des habitants des villes.
➢ Observation des dynamiques frontalières urbaines.
Plusieurs journées ont été dédiées à la rencontre avec les habitants et à l’exploration des villes pour en connaître leurs particularités.


1. L’arrivée jusqu’à la frontière


Les 700 km qui séparent la ville de Buenos Aires jusqu’à Paso de los Libres sont déjà un symbole intéressant du discours et politiques du gouvernement argentin. L’Argentine est actuellement dans une crise au niveau des transports. Le système routier est faible et le pays a un taux de mortalité par accidents routiers enorme. La route nationale 14, connue comme « la route de la mort », est la principale liaison entre l’Argentine et le Brésil en passant par l’Uruguay. Cette route est en cours d’agrandissement pour devenir une autoroute devant permettre le trafic des camions, bus et voitures de manière plus organisée. Ce choix d’agrandir la route nationale 14 montre un besoin ainsi qu’une réponse politique. Il s’agit véritablement d’un symbole tant l’infrastructure routière en Argentine est insuffisante.

J’ai choisi de loger du côté brésilien car Uruguaiana est une ville plus grande que Paso de los Libres. L’offre de logements est donc plus forte et meilleur marché (la priorité était, aussi, de trouver une connexion WIFI !).

2. Brève description des villes

Uruguaiana est une ville de 140.000 habitants dont la superficie s’étend sur 4 kilomètres du nord au sud et sur 3,5 km d’est en ouest. La ville est coupée en carrés de 100 mètres par 100 mètres. En traversant le pont (côté argentin) une des premières remarques est le contrôle des passeports et DNI. Le pont, en très mauvais état, n’a qu’une voie de circulation pour chaque direction ce qui provoque d’énormes embouteillages. Quand on arrive au Brésil, on remarque qu’il n y a pas de contrôle migratoire. Il suffit de suivre les directions pour voitures particulières. Le centre ville commence directement avec le marché qui occupe la rue Duque de Caxias. Cette rue devient ensuite la principale voie commerciale ainsi que le centre des activités économiques. Parallèlement à la rue Duque Caxias, la rue Quinze de Novembro accueille également les banques et quelques bâtiments officiels. La troisième voie importante est l’avenue Gétulio Vargas qui traverse la ville d’est en ouest, coupant la ville en deux parties. On y trouve notamment la gare routière. Cette avenue est aussi une frontière (fracture) sociale, les quartiers se trouvant au sud de l’avenue étant les plus pauvres.

De l’autre côté du fleuve, on trouve Paso de los Libres qui, avec ses 40.000 habitants est très proche de Uruguaiana sur le plan de la structure urbaine: deux rues parallèles (l’une plus commerciale, l’autre avec les bâtiments officiels), une avenue perpendiculaire à la rivière. L’activité bancaire est plutôt faible et, même si les magasins sont ouverts, la circulation dans les rue est faible. Généralement, on parle d’une ville qui n’existe qu’à partir de 17 heures. La ville change alors radicalement : les magasins et les bars placés dans la rue accueillent la foule. L’offre de bars et de restaurants est singulièrement supérieure par rapport à Uruguaiana.

3.Les lieux d'étude

Le Pont International

Le Pont International fut inauguré en 1945. Au niveau technique on peut souligner que la principale difficulté pour sa construction fut que chaque pays a des voies ferroviaires différentes. Chaque pays a construit une moitié du pont mais ils ont mis les deux voies en même temps. On peut diviser le trafic en deux. Les camions ont des entrées et sorties particulières car ils sont contrôlés par les douanes de chaque pays. Parfois, les conducteurs restent pour se reposer ou dormir. De chaque côté, il y a un grand parking pour les camions. Ces aires prennent aujourd’hui une importance particulière. En effet, elles font l’objet d’une concurrence implicite entre les deux villes pour attirer le plus grand nombre de camions et les inciter à y rester.

Les gares ferroviaires

La gare ferroviaire des passagers à Uruguaiana est abandonnée depuis longtemps (ce qui reste de la gare est en très mauvais état). Une quinzaine de familles y habitent dans des conditions très précaires. Les voies qui traversent la ville demeurent, placées entre des maisons et sur les rues.
Il existe une autre gare ferroviaire mais qui appartient au secteur privé. Dans le « Puerto Seco », l’autre gare de la ville, celle d’America Latina Logistica montre un visage totalement opposé. Même si les voies sont dans des conditions moyennes, la gare possède tous les équipements nécessaires pour déplacer les marchandises des camions jusqu’au train. Il y a également une grille de secours avec un gardien qui contrôle l’entrée (il n’était pas difficile de les convaincre de m’accorder un entretien).
La gare de Paso de los libres montre une situation différente puisqu’elle est encore utilisée pour les trains de passagers qui relient Buenos Aires à Posadas. Deux fois par semaine, elle devient un centre d’activité commerciale car les habitants vendent aux passagers de la nourriture ou d’autres produits. La gare se trouve à 1 km du centre ville et à 100 mètres de l’avenue plus important de la ville, centre des activités économiques (marché aux puces) où l’on trouve également l’université et le stade de football.

Les centres-villes

Nous l’avons déjà évoqué, les deux villes sont très proches sur un plan urbain. Il est intéressant de constater qu’à Paso de los Libres on trouve des magasins « pour des brésiliens » (essentiellement des brésiliennes qui viennent faire leurs courses). Le vin, l’artisanat du cuir et les vêtements faisant référence au Polo ou au Rugby sont des objets choisis par les brésiliens disposant d’un pouvoir d’achat élevé. En parlant avec des propriétaires de ces magasins (5 sur un trajet de 300 mètres), ils m’ont raconté qu’au moins 60% de leurs clients viennent du Brésil. Le centre ville d’Uruguaiana est très différent. Etant une ville de 140.000 habitants, le cœur des activités économiques n’est pas seulement le commerce mais aussi les services financiers. Dans les rues 15 de Novembro et Duque de Caxias on trouve les principales institutions bancaires du Brésil, ainsi qu’une grande quantité de maisons de change.

Les marchés et les supermarchés

C’est dans l’étude des supermarchés et de leur fréquentation qu’on trouve une des principales raisons de traverser la frontière.
Il y a deux grands supermarchés à Uruguaiana et une dizaine de moyennes et petites surfaces. Les Argentins y viennent pour trouver des produits en grande quantité et peu coûteux. La plupart des gens achètent dans les supermarchés brésiliens pour des raisons financières. Il est d’ailleurs commun de trouver dans les bus qui traversent le pont des femmes argentines qui ont acheté quelques kilos de riz dans ces supermarchés (sauf pour une dame, propriétaire boutique de vêtements et ancienne directrice d’une école, qui a fait la traversée pour acheter un type de pâte spécifique que sa fille apprécie). En parlant avec le manager du supermarché « La frontera », j’ai appris que le pourcentage des brésiliens augmente chaque année. Selon lui, 15% des clients sont du pays voisin.
Le marché d’Uruguaiana est le centre commercial de la frontière. Placée juste à la sortie du pont, le marché occupe la rue Duque du Caxias en direction vers la place centrale. Ce sont 200 mètres avec des petits magasins qui offrent des montres, des chaussures de tennis, des vêtements sportifs et d’autre articles à des prix relativement bien marché.

La relation avec la rivière

Il n’existe peut-être pas une meilleure métaphore de la frontière (et de ses représentations sociales) qu’une rivière séparant deux villes. Les deux agglomérations ont été construites en tournant le dos à la rivière Uruguay. Les centres-villes sont au moins à 500 mètres. À Paso de los Libres la rue qui arrive jusqu'à la rive n’est pas pavée et même si la mairie est en train de construire un parc, la rivière ne joue pas un rôle prédominant dans la vie quotidienne des habitants. Il est aussi intéressant de noter que le cours d’eau est très pollué – ce qui interdit toute baignade. D’une certaine manière, on peut penser que les villes n’ont pas été bâties le long de la rivière pour mieux se cacher du voisin. J’ai ainsi pu constater qu’à Uruguaiana il y a un petit quartier, peut être parmi les plus pauvres, qui se trouve entre l’Avenue où la douane brésilienne est située et la rivière. L’avenue est assez grande et avec un trafic énorme de camions. Le quartier et la rivière sont par conséquent coupés du reste de la ville.



Dernière édition par darkalain le Ven 21 Aoû - 16:32, édité 1 fois

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Mission d'Alejandro Rascovan
Photographies





Le bus qui fait le service Uruguaiana – Paso de los Libres. Ici dans le terminus d’Uruguaiana juste devant une des principaux supermarchés (Photo : Alejandro Rascovan).




L’ancienne gare ferroviaire d’Uruguaiana. On peut noter des draps des familles qui y habitent (Photo : Alejandro Rascovan).




Le train de fret dans son parcours par les rues d’Uruguaiana. Ici, on peut observer le train dans la rue du Général Vasco Alves et le trafic bizarre qu’il provoque avec les camions, les voitures et les bus qui roulent derrière lui (Photo : Alejandro Rascovan).




Le poste-frontière argentin avec le contrôle de gendarmerie. Les camions passent par une rue située 100 mètres à droite de l’image (Photo: Alejandro Rascovan).




Le pont international Getulio Vargas avec la ville d’Uruguaiana tout au fond. Ici, dans un moment de tranquillité, seulement deux camions et une dizaine de voitures avant le gros trafic de la fin de l’après-midi (Photo: Alejandro Rascovan).

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3 entretiens et conclusions le Jeu 17 Sep - 10:27

3. Les entretiens

Les entretiens effectués pendant le terrain ont été divisés en deux catégories générales : entretiens officiels (agents des gouvernements, agences de développement et travailleurs des chemins de fer) et des entretiens avec les résidents des villes de frontière. Les « officiels » ont aussi répondu au questionnaire pour les résidents car ils sont aussi des résidents dans les villes. L’objet des entretiens a été de faire ressortir d’un côte les expériences de l’habiter dans une ville de frontière et de l’autre côté de connaître les mouvements réguliers pour comprendre le rapport personnel entretenu avec la ville voisine.
Les entretiens avec les personnalités politiques ont essayé de mettre en évidence les politiques officielles d’une ville sur le processus d’intégration mais ont généralement fini par s’ouvrir à un débat d’idées sur l’intégration régionale. Dans les cas des trois entretiens avec des personnalités brésiliennes, le fait de parler portugais a été plus que fondamental pour que les entretiens ne soient pas une simple formule « question-réponse », mais une vrai échange d’idées. Parler portugais m’a aussi permis de rencontrer des gens « moyens » dans la rue, dans les magasins, avec lesquels j’ai essayé de parler sur la vie en général dans la zone frontière. Dans la majorité des cas, ces entretiens n’ont pas été enregistrés, mais ils m’ont apporté des donnés assez intéressantes.

Les entretiens « non officiels » avaient l’objectif de faire sortir des commentaires et des expériences sur la vie dans les villes de frontière. Dans la plupart des cas, j’ai travaillé dans quelques magasins spécifiques et j’ai essayé de trouver des personnes de différents âges et conditions sociales. Par exemple, N., une jeune travailleuse dans une Agence de Loto à Paso de los Libres m’a parlé des boite de nuit et des habitudes des adolescents dans les villes. Ce groupe démographique répond aux mêmes paramètres que les adultes, à savoir que les Brésiliens avec un pouvoir d’achat plus élevé vont en Argentine pour manger, prendre un verre, aller dans une boite de nuit ou acheter des vêtements. Toutefois N. m’a raconté que, sauf pour aller quelques fois au supermarché ou à l’occasion du carnaval, elle ne traverse jamais pour aller au Brésil (c’est le cas de toutes ses amies). A., propriétaire d’un magasin de vêtements de cuir et ancienne professeure d’Université m’a confirmé le fait que 60% de ses clientes étaient brésiliennes. En revanche, elle ne traverse la frontière que pour aller visiter des amis/es.

Une soirée, j’ai rencontré un groupe de cinq Brésiliens dans un bar à 50 mètres de mon hôtel. La conversation a commencé par le football, sujet habituel entre Argentins et Brésiliens, mais ils m’ont ensuite raconté des expériences lies à la vie à la frontière. Ils se rappelaient très bien d’une « invasion » des Argentins au début de la décennie de 1980 pour acheter des TV. Parmi les commentaires de ce groupe j’ai noté une certaine indifférence vis à vis de la frontière. Sauf pour noter que les Argentins viennent à Uruguaiana pour acheter quand l’échange entre peso et real est profitable, ils n’ont montré aucune autre relation particulière avec les habitants de Paso de los Libres.

Pour traverser la frontière en transport public il n’existe qu’une façon, par bus. Le service est effectué par deux sociétés, une de chaque pays, avec une moyenne de 20-35 minutes entre chaque service, de 6 Am jusqu'à minuit. Chaque ligne ne possède que deux bus et deux conducteurs. Après quelques jours j’ai eu l’opportunité de les rencontrer. Même s’ils étaient un peu réticents à parler, leurs expériences à bord du bus sont intéressantes puisque c’est le « peuple » des villes utilise le bus. Le matin, ce sont surtout des femmes argentines qui traversent soit pour aller travailler soit pour aller au supermarché et l’après-midi c’est dans le sens inverse que les bus sont remplis. Les bus sont obligés de s’arrêter quand ils entrent Argentine pour le contrôle douanier, mais pour aller au Brésil ils ne sont pas contrôlés.

Parmi les endroits décris comme « clé » j’ai mis les supermarchés. Je suis entré dans la plupart des grands supermarchés dans les deux villes et j’ai parlé avec le responsable du Supermarché La Frontière à Paso de los Libres. Il m’a raconté qu’à cause du taux de change presque 40% de ses clients sont brésiliens. Cette donnée est intéressante parce que dans les supermarchés d’Uruguaiana les pourcentages sont similaires (30% d’étrangers).

4. Conclusions

Les entretiens effectués pendant le mois d’avril ont été très profitables. D’une part j’ai perçu quel est l’état des rapports entre les gouvernements, les capitaux privés et les Agences de Développement et comment l’intégration se joue entre ces acteurs.
L’importance géopolitique de la région a été bien établie par toutes les entrevues, mais cette position n’a pas de rapport avec l’infrastructure et les moyens de transport. L’état du transport ferroviaire est un bon exemple du rapport entre les villes. Les gouvernements (national, régional et local) n’ont aucun projet pour le transport dans les villes de frontière et les investissements ne sont pas suffisants pour que le système marche. Les dynamiques de la frontière au niveau quotidien répondent surtout à des paramètres économiques et c’est là que j’ai vu peu le peu d’effet du Mercosud sur la constitution d’une région véritablement transfrontalière. Etant donné que, dans les deux villes, une partie majoritaire de la population a des moyens économiques limités, la frontière est plus un moyen de survivre qu'un vecteur d’unité entre citoyens de deux villes différentes. Les faibles projets culturels développés par l’Agence de Corrientes et la Prefeiture d’ Uruguaiana sont encore loin de modifier les sentiments des habitants en vue de créer une "ciudad gaucha" de part et d’autre de la rivière.

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